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Rendre l’économie compatible avec la biosphère

L’écologie industrielle, une discipline née au début des années 1990, consiste à analyser les activités humaines en prenant le fonctionnement des écosystèmes naturels comme modèle et à trouver des moyens de les rendre durables.

Pierre Cormon

Comment rendre les activités humaines, et notamment économiques, compatibles avec l’écosystème ? Telle est la question que se pose l’écologie industrielle, une discipline développée dès le début des années 1990 par des ingénieurs dérangés par le caractère trop vague de la notion de développement durable. Elle consiste à analyser les activités humaines comme on le ferait d’un écosystème naturel, à l’aide d’outils scientifiques permettant d’étudier la circulation des matières et de l’énergie entre différents organismes et à regarder comment les rendre viables à long terme. La notion figure dans la Constitution genevoise depuis 2012 et a constitué le thème du Meyrin Economic Forum, qui s’est tenu le 31 janvier.

Notre système économique, jusque tard dans le XXe siècle, suivait une logique linéaire. On prélevait des ressources naturelles, on les utilisait pour produire des biens et des services qui engendraient des déchets, qui se dissipaient dans la nature ou que l’on mettait en décharge. On a ensuite commencé à recycler les déchets en bout de chaîne. Mais cette approche a un certain nombre d’inconvénients. Elle peut notamment consommer beaucoup d’énergie et s’avérer polluante.

L’écologie industrielle veut aller beaucoup plus loin. Elle veut restructurer tout le système économique pour le rendre compatible avec la biosphère. Une ambition qui repose sur quatre piliers principaux, explique Suren Erkman, professeur à l’Université de Lausanne, l’un des grands spécialistes mondiaux du domaine. L’économie, d’abord, doit devenir quasiment circulaire. Les résidus d’une activité (déchets, eau, chaleur, air comprimé, etc.) sont des ressources qui peuvent être utilisées successivement comme matières premières par plusieurs acteurs. Ainsi, des déchets tels que des pneus ou des huiles usagés, des farines animales ou des boues peuvent alimenter le four d’une cimenterie et la chaleur produite par leur combustion peut être récupérée dans un réseau de chauffage à distance.

Il faut ensuite diminuer les pertes de matière et d’énergie. « Très souvent, ces pertes sont involontaires : les pneus, par exemple, dissipent de petites billes de plastique», remarque Suren Erkman. Or, l’extraction et la dissipation de matière ainsi que la production d’énergie sont généralement nuisibles pour l’environnement et contribuent à l’épuisement des ressources. II faut donc étanchéifier le système.

Troisièmement, les activités économiques doivent être dématérialisées au maximum. « Pour la même quantité de ressources, on veut obtenir davantage de biens et de services », résume Suren Erkman. L’une des stratégies pour y parvenir consiste à commercialiser des services plutôt que des biens. Un fournisseur, plutôt que de vendre une chaudière ou un climatiseur, vendra une température de 20°C pendant toute l’année, ce qui le poussera à rationaliser au maximum la production de chaleur et de froid.

Quatrième axe : équilibrer la consommation de ressources. Il s’agit notamment de décarboniser notre système, en recourant moins aux énergies fossiles. D’autres ressources doivent également être prises en compte, comme le phosphore, vital pour la vie comme pour l’agriculture, et dont les réserves existent en quantité limitée.

La mise en œuvre de l’écologie industrielle doit reposer sur des données solides. Les spécialistes mènent donc des analyses poussées, par exemple pour déterminer le circuit de telle ou telle matière dans l’économie, de son extraction à sa mise en décharge. Ils travaillent étroitement avec les collectivités publiques et les entreprises pour essayer de restructurer le système et le rendre biocompatible.

De nombreuses entreprises ont déjà adopté des stratégies d’économie circulaire ou repensé leurs produits et services à la lumière de l’écologie industrielle. A Genève, le programme Ecobat, destiné à valoriser les déchets et les déblais de construction dans une démarche d’écologie industrielle, a été lancé en 2002. A Orbe, l’usine de Nestlé ne produit plus aucun déchet : tout, absolument tout, est valorisé. Dans le Chablais, la CIMO Compagnie industrielle de Monthey SA traite les résidus des entreprises actives sur le site chimique et en tire des matières premières, qui sont en grande partie réutilisées sur place.

Mais toutes les entreprises n’ont pas la taille ou le savoir-faire nécessaires pour se lancer dans une telle démarche. Elles ont besoin de facilitateurs. C’est le rôle que jouent, chacun à leur manière, la Fondation pour les terrains industriels de Genève, l’entreprise SOFIES et Genève Aéroport.

Source : Entreprise romande